Le 10 octobre 1982, chacun des 15 maîtres-laboureurs de la Centrale textuelle de Saint-Ubald a labouré une lettre énorme (76,2m X 91,44m) qui, mises bout à bout, formaient l'inscription TEXTE TERRE TISSE. La longueur totale de ce texte est de 1699,6m. Agrotexte fut un processus polyvalent d’intervention sociale, technique, artistique et textuelle en milieu agricole. Une longue fin de semaine de fête, entièrement propulsée par la promesse d’accécer à l’inédit, à l’excellence sinon au grandiose. Une dimension autre pour les labours et, pour l’écriture, un dispositif d’inscription signalant l’impeccable perversion du modèle conventionnel d’accès au texte : ce tracé collectif ne se lit que flyé(e), c’est-à-dire à force d’envol et du haut des airs. Communément, écrire c’est tracer des signes sur une surface. Toute recherche dans ce champ passe donc par un processus de transgression des modèles sémiologiques ; mais cette quête passe également par une étude/modification des outils traceurs et des surfaces tracées. Agrotexte alors se laisse voir comme une conspiration du milieu agricole en vue d’envoyer promener le format si commode de la feuille blanche 8 1/2" X 11", et le stylo Bic. Discipline parfaite dans la rupture : rigueur et professionnalisme, minutie, éclat, éclatement. Pendant quatre heures, sans bavures, les maîtres-laboureurs ont labouré du texte circulant dans un tracé arpenté par Réjean LÉVEILLÉE. Faire des tours de texte dans des charettes à foin devenait alors possible. Marcher dans le texte aussi, y salir ses bottes, s’asseoir dedans itou...
Y faire l’amour.
Signes-sillons/texte-terre TISSE. Trame des mottes et marque des socs. Le soir, danser sous le chapiteau dressé en plein champ, tout près du texte. Boire de la bière, faire des discours. Penser qu’Agrotexte est peut-être une structure dissipative (l’énergie de la corvée y favorisant les mutations). Y entendre des phrases sublimes comme : « On n’est plus des habitants, sacrament, on est des artistes, câlisss... » (R.D.) |