L’identité dans un contexte multiculturel
Communication présentée
par
Economiste, enseignant
et chercheur
Au CEGEP
François-Xavier Garneau, Québec Canada
Au colloque
international sur le thème :
« Migration et
Transferts culturels : Maghreb - Canada »
0rganisé par Le Centre
d’Etudes Canadiennes et
À
les 25, 26 et 27 novembre 2004.
La notion d’universalisme dans l’expérience humaine n’implique pas
l’uniformité, bien au contraire : elles signifie que les cultures ne maintiennent leur dynamisme qu’à travers le degré de
tension qu’elles maintiennent entre le particulier et l’universel.
Abiola IRELE
L’IDENTITÉ DANS UN CONTEXE MULTCULTUREL
Introduction
Dans le texte de présentation du colloque, on peut lire : «Les maghrébins se caractérisent par leur
diversité culturelle. Linguistiquement,
ils maîtrisent aussi bien leurs langues maternelles (arabe, berbères) et au
moins une langue étrangère (français, espagnol, anglais…). Cette maîtrise des langues s’explique certes
par l’histoire des pays maghrébins, mais aussi par la présence d’une communauté
maghrébine très forte à l’étranger et de plus en plus diversifiée sur le plan
géographique, couvrant l’ensemble des continents de la planète.»
Dans ce cadre, il n’est pas de
thème plus important à soumettre à nos discussions que celui de l’identité dans
un contexte multiculturel. Une telle
question se pose à nous - à l’extérieur comme à l’intérieur- parce qu’elle
exprime à la fois une inquiétude et un espoir. Notre inquiétude tout d’abord, quant à ce
qu’il adviendra de notre existence et de notre identité marocaine dans toutes
ses dimensions arabo-berbère, musulmane négro-africaine et moderne, de notre
manière d’être au monde dans les différentes parties de la planète où nous
avons décidé volontairement ou non de faire notre existence. Une planète devenue un espace fini, village
global, enserré dans toutes sortes de flux, financiers, économiques[1], humains, électroniques,
culturels, qui sont autant d’aspects de la mondialisation. Une mondialisation à propos de laquelle, il
n’y a pas lieu d’insister dans le cadre de cette présentation. On se contentera
de mentionner cependant que nous la comprenons non seulement comme une
interdépendance entre les espaces nationaux qui continuent d’exister mais comme
un phénomène de globalisation interne de ces espaces[2]. Avantages et inconvénients de ce processus
multiforme sont soulignés de manière divergente par ses partisans et ses
détracteurs. Certains y voient la chance d'un monde nouveau, d'autres le risque
d'une oppression sans précédent.
Tout cela est ressassé de mille
façons. Ce qui est rarement dit, en
revanche- et qui doit retenir toute notre attention - c'est que la
mondialisation concerne au premier chef la culture car au delà des performances
économiques et techniques, c’est sur la modification des rapports humains et
sociaux induits par la mondialisation qu’il faut réfléchir. La mise en mouvement généralisée des personnes
parallèlement à celle des biens et des services nous oblige à interroger
l’État- nation reposant traditionnellement sur l’isomorphisme (la
correspondance) entre peuple, territoire et souveraineté légitime. La mondialisation a induit une prolifération
de groupes déterritorialisés avec à la clé la multiplication de projets
culturels politiques et identitaires, ce qui nous offre une perspective
dynamique sur les identités en constante réélaboration. C’est la thèse que soutient l’anthropologue
Indien Arjun Appadurai[3], et qui constitue l’un de
ses apports les plus stimulants dans son analyse des dimensions culturelles de
la globalisation. Si le monde est devenu
un village global sur plan technique et économique, ce n’est pas le cas sur le
plan culturel social et même politique[4]. C’est d’ailleurs ce qui rend ce colloque utile
et nécessaire.
La question porte
également une espérance : une identité marocaine pleinement réalisée à
l’étranger constitue une aide précieuse pour faire face au formidable défi que
représente une mondialisation qui a mis les cultures du monde au contact les
unes avec les autres, à l’épreuve les unes des autres : une réalité
qu’exprime l’expression « contexte multiculturel ». Le philosophe franco iranien Daryush Shayagen
note à ce propos que « les espaces
qui nous composent, nous tous autant que nous sommes, sont donc des espaces
diversifiés, hétérogènes ; nous ne sommes plus dotés d’une racine unique
enfoncée solitairement dans un territoire spécifique, mais nous sommes des
rhizomes, en connexion avec les autres, avec les cultures, les mondes et les
consciences les plus variées. Cet état
de choses nous rend nomades, au sens où nous évoluons dans des espaces ouverts,
où nos modes d’être déterminent qualitativement d’une certaine manière les
visions que nous projetons. »[5]
Inquiétude et espoir qui
se posent certainement avec acuité demandant d’être explorés par la réflexion et
l’imagination collective. Nous sommes
convaincus que ce colloque y contribuera. Mais il y a un préalable bien plus urgent, une
mise en garde que je m’en voudrais de ne pas faire.
L’identité, n’est plus
ce qu’elle était : un bloc homogène de valeurs sûres. La crise des identités provient en partie de
ce constat. Les revendications
identitaires qui sont aujourd’hui l’un des faits marquants du monde sont
l’expression précisément de l’insécurité identitaire. Celle-ci prend la forme souvent du masque diabolique
de la violence et du meurtre dans de nombreuses régions du monde de l’après
guerre froide. C’est une amère vérité
qu’il nous faut avoir à l’esprit avant de nous empresser de tenir le discours
de notre identité confrontée à la mondialisation, que ce soit pour nous poser
en victimes de celle-ci ou pour disserter sur les perspectives qu’elle ouvre. N’oublions pas qu’hier l’identité a tué par
centaines de milliers au Rwanda, dans l’ex-Yougoslavie, qu’aujourd’hui
l’identité tue au Darfour faisant craindre que l’horreur ne se répète et que
demain, dans virtuellement toutes les régions du monde, le meurtre est possible
au nom des identités religieuses et culturelles.
Cette mise en garde est
d’autant plus importante qu’il ne s’agit pas de se précipiter sur le thème de
l’identité dans le contexte de la mondialisation comme une manière de ne pas
parler du plus urgent, du plus insistant dans nos pays : les problèmes
internes avec le multiculturalisme, c’est-à-dire avec le pluralisme ethnique et
religieux.
Mais en même temps, le
problème de l’identité arabo-islamique ou arabe tout court occupe le devant de
la scène, jamais le monde islamique n’a été aussi actif au sens de l’expression
de l’identité, peut-être en raison du caractère de plus en plus énigmatique de
cette identité car comme le rappelle Daryus Shayagan :« aux identités ethnique et religieuse, s’ajoute une
troisième identité qui, elle, nous vient de la modernité (…) les trois
identités s’emboîtent les unes dans les autres, y créent des champs d’interférence
de plus en plus complexes, y exploitent des territoires qui restent la plupart
du temps incompatibles les uns avec les autres (…). Aujourd’hui, ces cultures
identitaires se situent entre le « pas encore » et le « plus
jamais » : pas encore modernes, et plus jamais
traditionnelles ». Ces identités,
qui vivent désormais dans l’entre-deux, sont totalement éclatées, »[6].
À première vue, cette
triple appartenance dresse des obstacles à la communication mais à condition de
parvenir à aménager leurs espaces respectifs elle offre au contraire des
possibilités inédites de communication.
Les quelques éléments de
réflexion que je présenterai ici pour alimenter nos discussions insisteront
donc particulièrement sur le contexte
multiculturel. Le sens de ma réflexion
c’est de dire que l’affirmation d’une identité arabo-islamique réactive et
massive était la réponse adéquate à la domination coloniale. Aujourd’hui, cependant la réflexion doit s’ajuster
et s’adapter aux exigences d’une situation (pensons à la mondialisation) qui
commande que l’identité se comprenne comme ouverte, diverse et qu’elle se
veuille attentive au pluralisme, à l’interne comme sur les différents lieux
extérieurs. Telle sera la trame de ma
présentation.
[1] Dioury
Mohamed, «Introduction à l’économie
mondiale», Décarie, 2003
[2] Beck Ulrich, pouvoir et contre-pouvoir à l’ère de la mondialisation, alto Aubier, Paris, 2002
[3] Appadurai Arjun, «Après le colonialisme», Payot, Paris, 2001
[4] Woton
Dominique, L’autre mondialisation,
Champs-Flammarion, 2002
[5] Shayagan
Dryush, «La lumière vient de l’occident»,
L’aube, Paris, 2001
Entretiens du
XXI siècle «Où vont les valeurs», Unesco/Albin Michel, Paris, 2004
[6] Shayagan
Dryush, «La lumière vient de l’occident»,
L’aube, Paris, 2001
Entretiens du
XXI siècle «Où vont les valeurs»,
Unesco/Albin Michel, Paris, 2004